Bienvenue à MARLY-GOMONT : entretien avec Aïssa Maïga

Aviez-vous compris d’emblée que « Marly-Gomont », la chanson de Kamini, avait directement inspiré le scénario du film de Julien Rambaldi ?

Oui car on me l’a dit tout de suite. En plus, le film s’appelait à l’origine simplement MARLY-GOMONT… Mon agent m’avait averti que Kamini avait écrit ce scénario, qui évoquait la vie de ses parents et que mon rôle était celui de sa mère. Je vous avoue que je l’ai d’abord mal pris : « Comment ça je vais jouer la mère de Kamini, vous m’avez bien regardée ? On est de la même génération ! » Après cette petite susceptibilité d’actrice, j’ai lu le script et j’ai beaucoup aimé.

Qu’est-ce qui vous a touchée dans cette histoire ?

Le fait justement que la petite histoire côtoie la grande… Celle d’une famille originaire d’Afrique, dont le père congolais décide de venir s’installer en France car il ne peut envisager de travailler pour le régime de Mobutu dans son pays. Nous sommes en 1975 et l’arrivée de cette famille dans un petit village de Picardie va se confronter aux idées reçues, au racisme de la société de l’époque… Ça m’a d’ailleurs rappelé ma propre histoire, même si celle de ma famille est très différente, et j’ai eu le sentiment d’incarner des choses qui me renvoyaient à l’expérience de mes parents ou plutôt de nos parents. On a tendance à parler, quand on évoque cette époque, d’immigration ouvrière et pas de cette fameuse immigration « choisie » comme avait dit Nicolas Sarkozy, pensant sans doute qu’il inventait un concept alors que c’est aussi une réalité et depuis longtemps en France… Bref, ce scénario m’a paru d’emblée sincère, attachant, très drôle et émouvant. Je trouve enfin que cette histoire est très actuelle : elle nous renvoie par exemple au sujet des migrants, qui fuient également des situations parfois extrêmes et arrivent en Europe…

Et d’ailleurs, le film se passe en 1975 (il y a 40 ans certes mais c’est hier à l’échelle du temps), or on a vraiment l’impression que les habitants de Marly-Gomont voient débarquer des martiens !

Alors il faut d’abord relativiser le contexte : on est à Marly-Gomont et pas à Paris et c’est vrai que les gens de ce patelin n’avaient pas à l’époque encore été confrontés à une forme de diversité. Mais c’est vrai que cela paraît incroyable : 1975 ça peut paraître lointain alors que, vous avez raison, c’était hier, et l’histoire de la France avec les pays africains ne datait pas des années 70. Les réactions que l’on voit dans le film s’appuient sur celles (véritables), des habitants du village et en plus, dans la réalité, Kamini a vécu ces événements encore plus tard, au début des années 80… Et puis Seyolo est médecin et l’idée de devoir confier son corps, son intimité à un africain rajoute comme une couche de peur. C’est de cela dont parle en fait le film et c’est aussi ce qui le rend très moderne : le déficit de crédibilité dont souffre ce docteur parce qu’il est Noir, donc différent par sa couleur de peau. Très vite, ça n’est plus la crainte de ses origines mais bien celle de ses capacités qui pose problème… Pourtant, Seyolo est venu en France faire ses études pendant de longues années, sacrifiant sa vie familiale, conjugale et c’est sans doute un bon médecin. Pour sa femme, cette défiance est le plus insupportable…

Arrêtons-nous justement sur votre personnage, Anne…

Je la trouve très forte et c’est ce qui m’a plu ! Elle a une personnalité qui m’a rappelé certaines de mes tantes ou ma mère : ces femmes africaines qui sont nées sur leur continent et ont choisi à un moment de partir, parfois par la nécessité de rejoindre leur époux mais aussi avec leurs rêves d’un ailleurs… Et souvent, ces femmes se sont trouvées confrontées à une réalité qui n’était pas du tout ce qu’elles avaient imaginé. Le monde du travail, le regard des autres et la découverte de la vie conjugale au quotidien : tout peut être très différent de ce qu’elles avaient imaginé ! Or, j’ai aimé qu’Anne ne subisse jamais ces situations. Jamais ! Quand elle n’est pas d’accord avec Seyolo, son mari, elle le dit haut et fort. Anne se confronte aux autres, quitte à aller à l’affrontement, notamment avec les villageois qui les rejettent elle et sa famille. Seyolo, lui, préfère tenter d’arrondir les angles pour essayer de s’intégrer… Elle veut au contraire préserver sa culture et son identité africaine. À travers ses vêtements, sa façon d’occuper l’espace avec son corps, sa musique ou sa famille qui débarque en pleine messe, Anne incarne une forme de modernité à l’époque, face aux français de Marly-Gomont qui sont eux dans une culture de clocher ! James Brown, Prince, Michael Jackson ou Papa Wemba, à leur façon, seront eux aussi des acteurs de cette diffusion mondialisée de ce que veut dire être Noir. Il y a là-dedans une culture de la diaspora dont l’Afrique s’est emparée à ce moment-là avec une sorte de fièvre que l’on remarque sur les images de ces années 70 et qui va à contrario de cette idée d’une Afrique à la traîne… C’était très plaisant de pouvoir aussi jouer cela. J’ajoute que j’ai beaucoup de tendresse pour Anne. C’est aussi une maman très tendre, protectrice avec ses deux enfants, malgré une solitude très douloureuse dans son quotidien, due à son exil…

On voit d’ailleurs à travers elle et sa famille restée au Congo la fascination qu’exerçait Paris en ce temps-là sur les populations des anciennes colonies…

C’est vrai que le fantasme de l’Occident marchait alors à plein régime. Dans le film, quand il annonce qu’il va travailler à côté de Paris, Seyolo n’a pas le temps de finir sa phrase qu’Anne hurle de joie au milieu des cris de toute la famille, persuadée qu’elle va habiter dans la capitale ! J’ai des souvenirs de cela enfant, sur des choses différentes mais qui rejoignent cette idée… Il fallait envoyer de l’argent au pays et même si c’était difficile, il était hors de question de l’avouer ! Toute une génération d’immigrés a laissé penser qu’on ramassait presque l’argent par terre dans les rues de Paris… Bon, maintenant, tout le monde connaît la vérité même si être pauvre ici c’est toujours mieux qu’être pauvre là-bas !

La propre mère de Kamini est encore vivante. Avez-vous eu envie de la rencontrer ou d’en parler avec lui pour préparer le rôle ?

Je n’ai rencontré Kamini que très tardivement et j’ai senti qu’il avait à la fois besoin de garder un peu de distance tout en me faisant entièrement confiance. Quand nous nous sommes vus, il m’a confié que l’histoire du film n’était pas exactement celle de ses parents mais qu’il ne se sentait absolument pas trahi par le film…

Mais pour vous, y avait-il une sorte de responsabilité à jouer un personnage vivant, existant et si proche de lui ?

Oui et non, parce que d’abord, la maman de Kamini n’est pas un personnage public. BIENVENUE À MARLYGOMONT n’est pas un biopic ! Pour moi, c’était donc un rôle, à construire à partir d’un scénario écrit, de mes discussions avec Julien le réalisateur et de ma propre sensibilité… Mais j’espère sincèrement que la véritable Anne ne se sentira pas trahie et qu’elle percevra l’hommage qu’à ma façon j’ai tenté de lui rendre.

J’imagine que l’idée était d’être le plus authentique possible sans jamais tomber dans la caricature…

Oui et c’est notamment lié à la question de l’accent. Nous avons cherché ce que les américains appellent un « dialect coach » pour travailler sur la langue Lingala version francophone mais nous ne l’avons pas trouvé ! Or, ce boulot sur les accents est à la fois difficile et essentiel : c’est comme apprendre une autre langue. Le faire seule m’aurait demandé des mois, ce dont je ne disposais pas. J’avais donc très peur d’être ridicule, d’en faire trop mais j’ai fini par me laisser convaincre de proposer quelque chose de « léger », qui ne serait pas l’accent congolais des années 75 mais qui ne pouvait pas non plus être l’accent picard des Marlysiens ! J’ai donc amené l’accent que j’ai toujours entendu à la maison, qui vient certes plutôt de l’Afrique de l’Ouest mais Marc Zinga (congolais d’origine), m’a rassurée en me disant qu’il y a tellement d’accents dans ce pays que parfois, on y parle effectivement avec cette couleur-là dans la voix… J’espère que les Congolais ne m’en voudront pas trop !

De quelle manière avez-vous travaillé avec Julien Rambaldi votre metteur en scène ?

Formidablement bien… J’avais été conquise dès la lecture du scénario. Julien est venu me voir au théâtre l’an dernier, nous nous sommes rencontrés ensuite et je me souviens de sa joie lorsqu’il a constaté de visu mon enthousiasme ! Il était presque désarmé : peut-être pensait-il devoir me convaincre un peu ! D’un bout à l’autre du projet, il n’y a jamais eu un souci entre nous. Pas de tension, d’incompréhension, de distance. J’ai aimé son humilité par rapport au projet : Julien n’est jamais allé au Congo, il n’est pas fils d’immigré africain, il n’a pas grandi à Marly-Gomont et face à ces réalités qu’il ne connaissait pas, il a eu une écoute et une attention remarquables, allant chercher chez chacun des témoignages, des anecdotes, du vécu… Il n’avait clairement pas envie de faire n’importe quoi ou de dresser un portrait caricatural d’une famille africaine dans les années 70, juste pour faire rire. En dehors du scénario, nous avons beaucoup parlé : c’est un réalisateur qui écoute et qui sait accepter les propositions. Il tournait en plus avec des enfants, sur un plan de travail très serré avec parfois beaucoup de plans dans une même journée, des aléas de la météo et je me suis pourtant constamment sentie protégée, entourée…

Parlons de votre époux de cinéma, Marc Zinga alias Seyolo…

Son niveau de concentration m’a beaucoup impressionnée. Je n’avais jamais vu ça chez un acteur ! Marc a besoin de rester dans son personnage quasiment toute la journée alors que moi, il me faut m’oxygéner, faire des allers-retours… Nous avons tous notre alchimie propre pour bâtir un rôle et lui se doit de rester en flux tendu. C’est un acteur précis, très technique et c’est agréable de le voir travailler ainsi ! Même si nos façons de fonctionner sont très différentes, je crois que nous nous sommes bien complétés et comme cela correspondait aussi à la nature ou aux antagonismes d’Anne et Seyolo, nos personnages, je trouve que ça apporte quelque chose au film…

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